
Passe-Partout : conflit de générations
Je suis entré à la maison lundi, avec un cadeau sous le bras. «Tiens mon chéri, c’est pour toi!» Mon fils de presque 3 ans a examiné le coffret et me l’a remis aussitôt. «C’est pas pour moi!» Quelle lucidité pour son âge, me suis-je dit. En effet, mon chou, ce n’est pas pour toi : c’est pour maman et papa.
Une heure plus tard, le lucide était devenu solidaire. Les yeux scotchés sur la télé, comme ses parents. Obnubilé, comme des milliers de poussinots avant lui, par les petites chicanes de Cannelle et Pruneau, les comptines de Grand-mère et les chansons de Passe-Partout. En voyant Passe-Montagne mimer je ne sais trop quoi à Passe-Carreau, il a eu un grand éclat de rire. Il était beau à voir.
Le lendemain, Dora et Elmo ont pris le bord. Cornemuse itou. On a chanté Brosse, brosse, brosse et Les poissons gigotent en famille. «Encore Cannelle et Bruno!» a réclamé mon poussinot. J’en fus le premier surpris. Trente ans plus tard, le charme de Passe-Partout opère toujours. Pourquoi donc?
Difficile à dire. C’est plutôt bien foutu, bien joué, bien rythmé pour l’époque, et les chansons, répétées inlassablement, sont irrésistibles. On reconnaît ici un air qui a influencé Les Cowboys fringants, là l’intro d’une chanson de Malajube (je vous jure).
Passe-Partout n’est pas seulement une émission jeunesse aux vagues prétentions éducatives, c’est un phénomène de société. Le point de convergence de toute une génération, la mienne, qui a adopté le nom de l’émission, et qui se remémore avec plaisir, des années plus tard, les airs de son enfance. En toute innocence, en toute nostalgie, sans aucune autre prétention.
Mais voilà, les phénomènes de société étant ce qu’ils sont, Passe-Partout a inondé l’espace médiatique ces derniers jours, au grand dam d’une poignée de mononcles et de matantes dépassés par son impact. Depuis une semaine, l’irritation de ces représentants de la génération X est palpable. L’unanimité des 25-35 ans face à Passe-Partout est forcément suspecte. Le plaisir de la nostalgie, louche et condamnable. Surtout quand sa propre émission jeunesse fétiche – Bobino – a été spécifiquement créée pour les baby-boomers.
Il est là, à mon avis, le nœud de l’irrépressible dédain de certaines personnes de 40 ans pour le phénomène Passe-Partout. C’est un nouveau point de ralliement pour une génération qui n’avait jusque-là en commun que son ressentiment envers les baby-boomers.
Or, la génération Passe-Partout a été enfantée par les baby-boomers. Une raison valable, s’il en faut, pour mépriser ces «enfants-rois» de la génération de la ouate, entrés aussi facilement sur le marché du travail que leurs parents de la génération lyrique. Contrairement, bien sûr, à la génération X (refrain connu), alias la génération sacrifiée, qui en a bavé en amour, au travail et dans ses loisirs (à chanter sur l’air de la pub de Mars).
Au fond, la génération X reproche à la génération Passe-Partout de ne pas en vouloir comme elle à celle des baby-boomers, responsable comme on sait de tous les maux de la société moderne (et plus encore). Alors que les baby-boomers commencent à se retirer de la vie active, l’intérêt des employeurs, des annonceurs, des médias, etc. se tourne vers leurs enfants. Une fois de plus, la génération X en fait les frais. Son ressentiment est compréhensible, même s’il est projeté injustement.
Aujourd’hui, les ténors de la génération X se moquent du moralisme simpliste de Passe-Partout et dépeignent la génération qui porte son nom comme une secte sans projet commun et sans curiosité intellectuelle, apolitique, individualiste, amorphe, bien-pensante et contentée. Parce que La Ribouldingue était un manifeste anar pour la révolution de l’échiquier sociopolitique, peut-être?
M’est avis que la génération individualiste n’est pas celle qu’on pense. La génération Passe-Partout a plus d’objectifs communs – qui transcendent les facéties d’Alakazou – que celle qui l’a précédée. D’où cette incompréhension devenue agacement devenu irritation.
Qu’est-ce qui lie la génération X? Son amour pour les chansons poches de l’ère disco? La génération X, alias la génération pisse-vinaigre, se définirait collectivement dans le pessimisme, l’aigreur et l’injustice, si elle savait se définir collectivement. C’est une génération laissée pour compte, éclatée, désolidarisée, qui croit que ses souffrances justifient qu’on s’apitoie sur son sort. Voici mon épaule. Pleure.
La minorité audible qui parle au nom de la génération X n’est pas simplement agacée par le tsunami Passe-Partout. Elle se sent menacée par cette vague de nostalgie qu’elle n’a pas vue venir, dont elle mesure mal l’impact, et qui la dépasse formidablement.
Ce ne sont pas seulement les chansons de Passe-Partout – dont elle ne connaît pas les paroles – qui lui donnent l’impression de ne pas être dans le coup. C’est la montée en puissance d’une nouvelle génération dynamique qui lui renvoie une image d’elle-même qu’elle ne veut pas voir. Celle d’une génération chargée de regrets, au mitan de la vie, qui ne supporte pas de se sentir vieillir.